Le Prix Nobel de la Paix 2018, le Dr. Denis Mukwege, a vivement critiqué ce samedi 29 novembre 2025 les processus de paix de Washington et de Doha, qu’il qualifie d’« exclusifs », opaques et incapables de s’attaquer aux racines profondes du conflit qui ravage l’est de la République démocratique du Congo depuis trois décennies.
Selon le gynécologue congolais, ces initiatives diplomatiques, élaborées loin des Congolais, reproduisent les erreurs du passé : absence d’inclusion, manque de transparence, déficit de garanties, et alignement sur des intérêts géopolitiques et économiques étrangers plutôt que sur les besoins des populations meurtries.
Dr Mukwege regrette que, depuis plus de 150 ans, l’histoire du Congo soit « façonnée par des puissances extérieures au mépris de ses aspirations ».
Il s’interroge : « À quand la fin de ces cycles ? À quand des accords négociés avec le peuple, capables d’apporter une paix durable ? »
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Il juge l’accord-cadre de Doha insuffisant : aucun mécanisme contraignant, pas de calendrier clair, aucune garantie de mise en œuvre, aucune mesure pour briser la culture de l’impunité.
Il rappelle que sur huit protocoles prévus, seuls deux ont été paraphés : le Mécanisme de libération des détenus (14 septembre), le Mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu (14 octobre).
Malgré cela, le M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC) ont continué leurs offensives, violant le cessez-le-feu et compromettant le cadre de Doha.
Pour Mukwege, les processus de Washington et de Doha souffrent d’un triple déficit : ils sont bilatéraux, alors que la crise est régionale et implique aussi le Burundi et l’Ouganda ; ils sont opaques, au moment où les Congolais sont « fatigués des manœuvres dans l’ombre » ; ils contreviennent au droit international en normalisant une agression armée au lieu d’y mettre fin.
« Ces initiatives diplomatiques deviennent une succession de non-événements : des annonces triomphales, sans aucune amélioration sur le terrain », déplore-t-il.
Mukwege souligne que la signature de l’accord de Doha survient alors que le Rwanda n’a toujours pas retiré ses troupes de RDC, en violation de la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU.
Il accuse Kigali de diriger les opérations du M23 dans les zones occupées.
Selon lui, la coalition M23-AFC poursuit une stratégie de « talk and fight », combinant négociations et opérations offensives.
Il cite notamment le massacre de 22 civils à Irhambi-Katana, dans la nuit du 23 au 24 novembre, commis par des éléments des forces d’occupation. Un épisode qui s’ajoute à une série d’exactions dans les zones sous contrôle rebelle.
Le Prix Nobel va plus loin : « La situation au Nord et au Sud-Kivu s’apparente à une annexion de fait. »
Il accuse le Rwanda d’exercer une autorité illégale sur des territoires congolais, en violation de la Charte des Nations Unies, du principe de souveraineté territoriale, du droit des peuples à disposer de leurs ressources (Résolution 1803 (XVII)).
Il dénonce également l’ingérence d’acteurs économiques étrangers attirés par les minerais, aggravant la prédation et la vulnérabilité du pays.
Les initiatives industrielles dans les zones occupées contribueraient, selon lui, à normaliser une situation illégale et contraire à l’éthique.
Pour Mukwege, les accords de Washington et de Doha « donnent l’illusion d’avancées diplomatiques » mais ne changent rien à la réalité quotidienne de millions de déplacés, d’affamés et de victimes privées de leurs droits fondamentaux.
« Aucun agenda politique ou géostratégique ne peut primer sur le droit du peuple congolais à la sécurité, à la justice et à la souveraineté », insiste-t-il.
Le médecin exhorte la communauté internationale à appliquer des sanctions fortes pour obtenir : le retrait des forces étrangères, le démantèlement des administrations parallèles illégales, le respect de la résolution 2773 du Conseil de sécurité.
Il plaide pour que les populations locales soient pleinement incluses dans toutes les initiatives de paix et pour que la dimension régionale du conflit soit enfin reconnue.
« Tant que les intérêts miniers primeront sur les droits humains et la dignité du peuple congolais, aucune paix véritable ne pourra s’installer », prévient-il.
Le Dr Denis Mukwege appelle les Congolaises et Congolais à refuser d’être « la variable d’ajustement des rivalités géopolitiques » et à revendiquer pleinement leurs droits, restaurer leur dignité et reprendre le contrôle de leur destin.
Séraphin Mapenzi

