Que se passe-t-il au sommet des institutions de la République Démocratique du Congo ? La 13ᵉ session de la Conférence des gouverneurs, tenue à Bandundu, du 24 au 28 mars 2026, a livré un spectacle qui laisse pantois : des dirigeants provinciaux presque prosternés, chantant les louanges d’un Président de la République comme si celui-ci était devenu l’unique institution de la République. Le Professeur Jean-Jacques Purusi_Sadiki, Gouverneur du Sud-Kivu, a lu un mémorandum où les gouverneurs clament leur « loyauté totale » à la haute autorité présidentielle et sollicitent sa bienveillance pour tout, y compris pour la rétrocession de fonds constitutionnellement dus.
Mais au-delà de la flatterie ostentatoire, c’est la dignité de la République qui est violée. Les gouverneurs sont-ils des gouvernants des entités ou des courtisans ? En organisant une messe pour célébrer le Président, ils foulent au pied le principe sacré de laïcité, transformant la République en un sanctuaire et le Chef de l’État en divinité. Depuis plusieurs conférences sous le Président Tshisekedi, cette habitude malsaine s’installe comme une tradition : les Gouverneurs, au lieu de protéger l’autorité de leur province, la vendent à coup de genoux fléchis et de révérences. « Le Chef aime ça », répètent nombreux d’entre eux.
Cette infantilisation est manifeste dans les finances provinciales. La retenue de 40 % des fonds, parfaitement légale et constitutionnelle, devient un objet de quémanderie permanente. Depuis la gouvernance Kabila jusqu’à aujourd’hui, les exécutifs provinciaux se comportent comme des enfants réclamant des miettes. Même lorsqu’ils obtiennent des rétrocessions, elles atteignent rarement 30 % des montants dus. Et pourtant, dans leur mémorandum, ils implorent la clémence présidentielle comme s’ils ne possédaient aucun droit. Où est passée la souveraineté des provinces ? Où est passée l’autorité des gouverneurs ? L’autorité des organes provinciaux ?
La vénération servile ne s’arrête pas là. Les gouverneurs demandent désormais à ce que les réseaux sociaux soient encadrés par la seule volonté du Président, comme si la liberté d’expression devait plier le genou devant le pouvoir. La loi existe déjà pour sanctionner les abus ; pourquoi recourir au Prince pour obtenir ce qui relève de la justice et de l’État de droit ? Cette dérive révèle un État soumis à la présidentialisation totale, où chaque initiative, chaque décision, chaque autorité locale se mesure à l’aune du regard présidentiel.
Le Prix Nobel de la Paix, Denis Mukwege, ne s’y trompe pas. Il dénonce l’humiliation publique infligée à ceux qui osent dire non, à l’exemple de Vital Kamerhe et Bahati Lukwebo. Oser s’opposer à des projets anticonstitutionnels est aujourd’hui perçu comme un crime, et ceux qui le font se voient contraints de quémander la grâce présidentielle, effaçant toute trace de dignité. Mukwege le rappelle : « Un bon citoyen peut mourir, mais il ne pourrit pas. » Mourir couché, quémandant des faveurs, c’est mourir sans honneur, c’est léguer aux générations futures un pays de servilité et de honte.
La présidentialisation de la République, l’infantilisation des gouverneurs et la soumission aux caprices du pouvoir central sont une triple malédiction pour notre pays. Elles affaiblissent la démocratie, paralysent la décentralisation et font honte au peuple congolais.
Chaque gouverneur qui plie le genou devant le Président de la République contribue à transformer l’État en une monarchie factice où la loi et la Constitution deviennent accessoires, et où la seule autorité qui compte est celle qui siège à Kinshasa
Chers Gouverneurs, cessez de vous agenouiller ! Redressez vos fronts et affirmez votre autorité. Vous n’êtes pas des tambourinaires appelés à rythmer les louanges du Prince, mais des représentants du peuple, garants de l’intégrité et de la dignité de vos provinces. La souveraineté provinciale ne se mendie pas ; elle se défend. La République ne s’agenouille pas ; elle se tient debout.
Le temps est venu de rompre avec la servilité, de refuser l’humiliation publique et de reprendre votre place dans l’histoire. Car demain, les tambourinaires d’aujourd’hui seront les traîtres de demain. Et le peuple congolais mérite des hommes debout, et non des ombres rampant sous le poids du pouvoir.
