Alors que le président de la République, Félix Tshisekedi, multiplie les appels à la communauté internationale pour sanctionner les acteurs accusés de déstabiliser la République démocratique du Congo, plusieurs décisions politiques récentes soulèvent une question de cohérence au sommet de l’État.
Ces derniers mois, Kinshasa a salué les sanctions américaines et européennes visant des responsables du M23, des FDLR ou d’autres acteurs impliqués dans les violences dans l’Est du pays. Le discours officiel présente régulièrement ces sanctions comme des instruments légitimes de lutte contre l’impunité et de défense de la souveraineté congolaise.
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Pourtant, dans le même temps, plusieurs personnalités visées depuis des années par des sanctions américaines ont bénéficié de promotions ou de nominations importantes au sein des institutions congolaises.
Le cas le plus emblématique est celui de Norbert Basengezi Katintima. En mars 2019, le département du Trésor américain l’a sanctionné aux côtés de Corneille Nangaa et de son fils Marcellin Basengezi Mukolo pour des faits présumés liés à la corruption, au détournement de fonds publics et à l’entrave au processus électoral congolais. Selon Washington, ces responsables auraient contribué au report des élections de 2016 et participé à des pratiques destinées à compromettre la crédibilité du processus démocratique.
Malgré ces sanctions toujours en vigueur, Norbert Basengezi a été porté à la vice-présidence du Sénat avec l’appui de la majorité au pouvoir. Plus récemment, son fils Marcellin Mukolo Basengezi a été nommé Directeur général de l’Office national d’identification de la population (ONIP). Comme pour la CENI, il s’agit d’un organisme qui va recenser tous les congolais…en quelque sorte, l’homme qui devrait donner l’identité à tous les congolais. Avant lui, son frère aîné, Prince Cokola Katintima, avait été désigné président du conseil d’administration de l’Institut national des musées nationaux de la RDC.
Ces nominations posent une série de questions politiques auxquelles le pouvoir n’a pas encore répondu de manière convaincante.
Deux poids, deux mesures ?
Lorsque les États-Unis sanctionnent des responsables du M23 ou d’autres groupes armés, les autorités congolaises y voient généralement une reconnaissance de leurs efforts diplomatiques et sécuritaires. Mais lorsque les mêmes États-Unis maintiennent des sanctions contre des personnalités proches de la majorité présidentielle, celles-ci semblent ne plus constituer un obstacle à l’exercice de hautes fonctions publiques.
Cette situation nourrit un débat de fond : les sanctions internationales sont-elles considérées comme pertinentes uniquement lorsqu’elles visent des adversaires politiques ou militaires du régime ?
Quelle crédibilité du discours officiel ?
Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi a fait de la restauration de l’État de droit, de la lutte contre l’impunité et de la défense de la démocratie des piliers de son discours politique.
Or, les sanctions américaines contre Norbert Basengezi et son fils ne concernent pas des accusations mineures. Elles portent précisément sur des faits liés à la corruption et à l’affaiblissement du processus démocratique congolais.
Dès lors, comment expliquer que des personnalités accusées par un partenaire stratégique de la RDC d’avoir contribué à la manipulation du processus électoral puissent accéder à des responsabilités aussi importantes sans qu’aucune clarification officielle ne soit apportée ?
Un message ambigu aux partenaires internationaux
Cette apparente contradiction pourrait également être interprétée comme un signal ambigu adressé aux partenaires occidentaux.
D’un côté, Kinshasa demande davantage de sanctions contre les groupes armés et les acteurs accusés d’alimenter l’instabilité dans l’Est du pays. De l’autre, des personnes visées par des sanctions américaines pour atteinte aux institutions démocratiques continuent d’occuper ou d’accéder à des fonctions stratégiques.
Cette situation risque d’alimenter le scepticisme de certains observateurs sur la réelle portée politique que le pouvoir accorde aux sanctions internationales.
Une question qui demeure
Il convient toutefois de rappeler que les sanctions américaines ne constituent pas une condamnation judiciaire et qu’aucune décision de justice congolaise n’a déclaré Norbert Basengezi ou Marcellin Basengezi coupables des faits qui leur sont reprochés. Le principe de la présomption d’innocence demeure applicable.
Mais la question politique reste entière : si les sanctions internationales sont présentées comme un outil essentiel dans la lutte contre ceux qui déstabilisent la RDC, pourquoi semblent-elles perdre leur importance lorsque les personnes concernées appartiennent au cercle des alliés du pouvoir ?
Au-delà des personnes citées, c’est la cohérence du discours officiel sur la gouvernance, la démocratie et la lutte contre l’impunité qui se retrouve aujourd’hui au centre du débat.
