La question des frontières entre la République démocratique du Congo et le Rwanda connaît un nouveau regain de tension à la suite des déclarations du ministre rwandais Jean-Damascène Bizimana sur ce qu’il présente comme des « terres rwandaises » à Fizi et à Itombwe. Face aux nombreuses interprétations qui alimentent le débat, cette tribune propose de revenir aux faits historiques, aux anciens royaumes, à leurs limites territoriales et aux rapports de pouvoir dans la région des Grands Lacs. L’auteur, Ewing Ahmed Salumu, interroge ainsi les fondements historiques de ces revendications et invite à dépasser les slogans pour confronter les différentes affirmations aux éléments historiques disponibles. (Tribune)
La question des frontières entre le Rwanda et Fizi-Itombwe : que disent les faits historiques ? (Tribune)
La question des frontières est de nouveau sur toutes les lèvres depuis la sortie du ministre rwandais Jean-Damascène Bizimana évoquant des « terres rwandaises » à Fizi et à Itombwe. En rouvrant ce dossier, il a ouvert une boîte difficile à refermer.
La question qui se pose désormais est simple : sur quelles bases historiques repose cette affirmation ? Beaucoup reprennent en chœur l’idée selon laquelle « il n’y a pas de frontières entre l’ancien royaume du Rwanda et Fizi ». Plutôt que de nous contenter de slogans, abordons la question autrement : revenons aux faits historiques.
Les frontières traditionnelles de l’ancien Ruanda et le rôle du tambour royal
Pour comprendre les frontières traditionnelles de l’ancien Rwanda, il faut remonter à la période du mwami Kigeri III Ndabarasa, fils de Rujugiro Cyilima, qui a régné entre 1765 et 1792. C’est en effet sous son règne que le royaume du Rwanda a étendu son influence et conquis une partie importante des territoires voisins. C’est à partir de cette période que l’on peut commencer à cerner jusqu’où s’étendaient réellement les territoires rwandais.
Nous reviendrons dans une prochaine publication sur les conquêtes et les actions du mwami Rwabugiri, elles aussi essentielles pour comprendre l’évolution de ces frontières.
Il existe cependant un autre élément fondamental dans la conception politique et territoriale des anciens royaumes de la région des Grands Lacs : le tambour royal. Dans la tradition monarchique de la région, la prise du tambour d’un royaume constituait le symbole majeur de sa soumission et pouvait consacrer son intégration au royaume conquérant.
ARVE error: No attachment with ID 152021
Dès lors, une question mérite d’être posée : quel tambour du Bufuliru, du Bushi, de Fizi ou d’Itombwe aurait été pris par le Rwanda pour que l’on puisse considérer ces territoires comme ayant fait partie de l’ancien royaume du Rwanda ? C’est là que commence véritablement le débat.
Les conquêtes de Ndabarasa et la question du Kinyaga
Lorsque le mwami Ndabarasa charge Rwanteri, à la tête de guerriers appelés Impara, de foncer vers le sud, l’objectif est clair : étendre le territoire du royaume du Ruanda. Rwanteri, en difficulté pour mener seul cette entreprise, demande du renfort : c’est à ce moment qu’apparaît Rukoro.
Avec les Impara, Rwanteri s’arrête à Bugarama ; Rukoro, avec ses guerriers Biru, lui, progresse le long de la Ruzizi. Les deux hommes poursuivent ensuite leurs conquêtes vers le sud et prennent le contrôle d’une partie importante des territoires, jusqu’au Burundi. Des tensions finissent toutefois par apparaître entre eux, notamment lorsque Rwanteri veut chasser Rukoro à fin de conquête.
Après leur séparation, chacun se voit attribuer un territoire correspondant au nom de ses troupes : la province du Biru, en référence aux hommes de Rukoro, et la province de l’Impara, pour les hommes de Rwanteri.
Une question fondamentale se pose alors : jusqu’où s’étendait réellement la province du Biru, et où s’arrêtait celle de l’Impara ? Le Biru s’étendait jusqu’à la rivière Ruha (Luha) et, avec l’Impara, faisait partie des quatre territoires qui composeront plus tard Cyangugu à partir de 1916.
Rukoro, de son côté, s’était chargé de conquérir les terres situées le long de la Ruzizi, du côté rwandais, et les conserva. C’est ainsi que le Kinyaga fut, dans les faits, partagé entre Rwanteri et Rukoro.
À proximité se trouvaient deux royaumes autonomes, le Bukunzi et le Busozo, qui jouissaient d’une réelle autonomie et indépendance. Les rois du Rwanda ne cherchèrent pas à les soumettre directement, notamment parce qu’ils ne voulaient pas entrer en conflit avec leurs souverains.
Le Bukunzi constituait en particulier un royaume tampon entre le Bushi et le Rwanda ; sa capitale se trouvait à environ 35 kilomètres de l’actuelle ville de Bukavu.
Ce sont là des éléments qui permettent de reconstituer les frontières traditionnelles, bien avant les frontières administratives modernes héritées de la colonisation.
Le Bukunzi : un royaume tampon resté indépendant
Il faut rappeler un fait historique essentiel : le Bukunzi n’a pas été annexé au Rwanda à l’époque des grandes conquêtes du mwami Ndabarasa. Ce royaume tampon entre l’ancien Rwanda et le Bushi ne sera annexé qu’en 1924, après la mort de son dernier mwami, Ndagano.
L’histoire du Bukunzi est elle-même révélatrice : le royaume, composé en grande partie de populations bashi, avait été fondé par Kija, un Mushi originaire de Lwindi.
Ce simple fait devrait déjà inciter à la prudence lorsqu’on veut aujourd’hui redessiner les frontières historiques de la région à partir d’affirmations politiques contemporaines.
Bugarama et les populations de la Ruzizi
Les Bafuliru venus notamment de Luvungi et de Kamanyola se sont retrouvés en grand nombre à Bugarama ; la population qui s’y est installée était en grande partie d’origine congolaise.
Plus largement, toute la partie occidentale du Rwanda, du côté de la Ruzizi, a historiquement été traversée et peuplée par des populations venues des territoires aujourd’hui congolais.
Dès lors, comment peut-on sérieusement affirmer que la frontière historique du Rwanda se situait au-delà du Bushi ou au-delà du Bufuliru ? Les éléments historiques disponibles indiquent au contraire une frontière située autour de Bugarama, et ce pendant plusieurs siècles.
Les ancêtres de Runiga Kamanyola, qui vivaient notamment à Kashenyi, n’ont jamais été des sujets des bami du Rwanda : c’est un point essentiel.
Où sont les tambours du Bufuliru et du Bushi ?
Revenons au symbole du tambour royal. Si l’on affirme que le Bufuliru faisait partie de l’ancien royaume du Rwanda, il faut pouvoir démontrer qu’à un moment donné, le tambour royal du Bufuliru est tombé entre les mains du Ruanda.
Or, aucun élément historique ne permet de l’établir. En remontant de Kamanyola vers Nyangezi et les autres terres du Bushi, la situation est la même : aucun tambour du Bushi n’est tombé entre les mains du Rwanda.
L’histoire montre d’ailleurs que le Ruanda ancien a lui-même connu des pertes symboliques et territoriales : le tambour Kalinda du Rwanda, par exemple, a été perdu à Kabare, au Kivu ; il en va de même du tambour Rwoga, sur l’île d’Idjwi.
Ces éléments doivent être pris en compte lorsqu’on cherche à comprendre les rapports de pouvoir entre les anciens royaumes. Toute affirmation sur les frontières anciennes qui ne repose pas sur une documentation historique solide et vérifiable demeure donc problématique.
Le Bushi et la réunion de Nyalukemba (1902)
En 1902, une réunion se tient au poste de Nyalukemba en présence de militaires de la Force publique et de chefs soumis, notamment Nya Lukemba et son fils Nya Musenge, ou encore le chef Hongo, le chef Bismwa de Kalengera, et bien d’autres.
Le contenu et la composition de cette réunion sont particulièrement révélateurs : ces chefs y sont présentés comme soumis à Kabare, et non au Ruanda ancien ; les notes de la réunion sont claires sur ce point.
Sur les vingt-sept chefs ayant pris part à cette rencontre, aucun ne représente le Rwanda : tous sont sujets et « barhambo » de Kabare.
Cela permet de mesurer l’étendue de l’influence du royaume de Kabare, qui s’exerçait de Kamanyola jusque dans les environs de Sake.
Alors, que dire de Fizi et d’Itombwe ?
C’est ici que l’on revient à la déclaration du ministre rwandais. Affirmer aujourd’hui que Fizi et Itombwe sont des « terres rwandaises » nécessite des preuves historiques solides.
À ce stade, une telle affirmation ne peut reposer ni sur une interprétation des anciennes conquêtes du Ruanda ancien, ni sur une lecture sélective de l’histoire.
Il faudrait pouvoir démontrer :
- quelles étaient les frontières traditionnelles de l’ancien royaume du Ruanda ;
- quels royaumes avaient effectivement été conquis et annexés ;
- quels souverains exerçaient leur autorité sur les populations de ces territoires ;
- quels tambours royaux avaient été pris lors de ces conquêtes ;
- et surtout, à quel moment Fizi et Itombwe auraient été intégrés politiquement au royaume du Ruanda.
Sans ces éléments, parler de Fizi et d’Itombwe comme de « terres rwandaises » relève davantage d’une construction politique contemporaine que d’une démonstration historique.
Revenir aux faits avant les déclarations
L’histoire ne se réécrit pas au gré des déclarations politiques. Si l’on veut réellement parler des frontières, revenons aux archives, aux traditions monarchiques, aux témoignages historiques et aux faits documentés.
Car avant les frontières modernes, il y avait des royaumes, des chefferies, des populations, des souverains et des territoires.
C’est à partir de cette réalité historique qu’il faut engager le débat.
C’est parti.
Par Ewing Ahmed Salumu
12-09-2026
