À Goma, Lisa Bindu, connue sur scène sous le nom de Satélite, fait du slam bien plus qu’une expression artistique. À travers ses textes, souvent portés en swahili, la jeune artiste aborde la paix, l’environnement, l’inclusion, la jeunesse et les réalités sociales. Diplômée d’un master en sciences agronomiques et environnementales, entrepreneure et consultante, elle entend utiliser les mots comme un outil de sensibilisation et de changement.
Sur scène, Lisa Bindu ne chante pas au sens classique du terme. Elle slame. Sa voix porte des textes engagés, parfois accompagnés de refrains que le public reprend avec elle. Ses mots parlent de société, de protection de l’environnement, de paix et de la place de chaque individu dans la communauté.
Derrière l’artiste se trouve pourtant une jeune femme aux multiples facettes : slameuse, consultante, entrepreneure et spécialiste des sciences agronomiques et environnementales.
Une enfance entre les mots et la nature
Lisa Bindu a grandi dans une famille de neuf enfants dont elle est la cinquième. Très tôt, elle développe un intérêt particulier pour l’écriture.
« Au début, j’aimais seulement écrire de petits mots », raconte-t-elle.
Son enfance est également profondément marquée par son attachement à la nature. Elle garde le souvenir d’une époque où les arbres étaient encore nombreux autour d’elle et où elle aimait passer du temps dans des espaces naturels.
Cette proximité avec les mots n’est pas étrangère à son environnement familial. Son père est écrivain et les livres ainsi que l’écriture occupaient une place importante dans son quotidien.
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Son parcours scolaire la conduit de l’école maternelle La Concorde à Kauta, avant de poursuivre ses études au lycée Saint-Ursul, où elle étudie la nutrition. Elle rejoint ensuite l’établissement Sapientia pour poursuivre une formation en sciences agronomiques et environnementales.
Il y a seulement quelques semaines, elle a obtenu son master.
Mais pendant qu’elle avançait dans son parcours académique, une autre passion prenait progressivement une place importante dans sa vie : le slam.
Un concours scolaire comme point de départ
L’histoire artistique de Lisa Bindu commence véritablement il y a environ cinq ans. Le déclic remonte toutefois à ses années d’études secondaires.
Alors qu’elle est en sixième année, son école organise un concours. Elle décide d’y participer avec un texte intitulé « Femme, moi, femme ».
Elle remporte le concours.
Même si ce premier texte n’a jamais été publié, cette expérience lui donne l’envie de poursuivre dans cette voie.
Elle se forme ensuite notamment à travers des activités organisées à la Maison des Jeunes et des initiatives liées au slam à l’école. Progressivement, la scène devient son espace d’expression privilégié.
« J’aime beaucoup quand je slame, quand je suis sur scène. C’est vraiment quelque chose que j’aime », confie-t-elle.
Au fil des années, Lisa multiplie les prestations et participe à différentes activités culturelles, construisant progressivement son identité artistique.
Lisa Bindu, Satélite et la force des mots
Dans la vie quotidienne, elle est connue sous le nom de Lisa Bindu. Dans l’univers artistique, elle porte également le nom de Satélite.
Son principal outil reste cependant le même : la parole.
Le slam repose essentiellement sur la force du texte et sur la manière dont celui-ci est porté devant un public. Lisa choisit régulièrement le swahili pour transmettre ses messages et y associe parfois des refrains permettant au public de participer.
C’est d’ailleurs dans cette interaction qu’elle mesure l’impact de son travail.
La jeune artiste raconte avoir rencontré des personnes devant lesquelles elle s’était produite plusieurs années auparavant et qui se souvenaient encore des refrains de ses textes.
Pour elle, cette expérience démontre que les mots peuvent survivre au temps.
« Je me dis : waouh, c’est important. C’est génial », raconte-t-elle.
« Mafuta yaku shinda Makuta », une œuvre qui lui ouvre de nouvelles portes
Parmi les différentes œuvres qui ont marqué son parcours, « Mafuta yaku shinda Makuta » occupe aujourd’hui une place particulière.
La publication de cette prestation lui apporte une visibilité plus importante. Son travail commence à circuler davantage auprès du public et elle reçoit plusieurs invitations, notamment dans des émissions.
Pour Lisa Bindu, cette œuvre constitue jusqu’ici l’une des réalisations les plus importantes de son parcours artistique.
Mais la visibilité sur les réseaux sociaux s’accompagne également de critiques et de réactions parfois contradictoires.
La jeune artiste s’interroge parfois sur la manière dont certains internautes interprètent ses messages. Elle estime néanmoins que les critiques ne doivent pas devenir une raison d’abandonner.
Le défi de vivre de son art
Derrière les applaudissements et les prestations publiques se cache une autre réalité : celle des difficultés économiques auxquelles sont confrontés de nombreux artistes.
Lisa Bindu explique avoir rencontré des personnes qui reconnaissaient la qualité de son travail sans toujours accepter de rémunérer les artistes à leur juste valeur.
Elle affirme avoir participé à certains projets sans recevoir la rémunération qu’elle estimait correspondre au travail fourni.
Pour elle, le fait qu’une activité soit artistique ne devrait pas justifier une sous-évaluation du travail de l’artiste.
Trouver de grandes scènes, obtenir des opportunités, bénéficier d’une rémunération adéquate et parvenir à vivre de son art constituent encore des défis majeurs.
Dans une ville comme Goma, déjà confrontée à un contexte social, économique et sécuritaire difficile, ces obstacles sont encore plus importants.
C’est aussi pour cette raison que Lisa Bindu a choisi de développer d’autres activités parallèlement à sa carrière artistique.
Quand l’art rencontre l’entrepreneuriat et l’environnement
En dehors du slam, Lisa Bindu développe Oxi Mag, une jeune entreprise spécialisée dans la production de magazines.
Le projet est encore en développement, mais la jeune entrepreneure ambitionne de le faire grandir progressivement.
Elle a également travaillé comme consultante auprès de différentes organisations.
Cette année, elle a dirigé YACJ – Youth Ambassadors for Climate Justice, une organisation engagée notamment dans les questions liées au changement climatique.
Agronomie, environnement, consultance, entrepreneuriat et slam : son parcours peut sembler diversifié.
Pour Lisa Bindu, ces différents domaines sont pourtant liés.
À travers ses compétences et ses activités, elle souhaite continuer à s’intéresser aux questions environnementales, à la paix, à la jeunesse, à l’inclusion et à la protection des personnes vulnérables.
Le soutien d’un père depuis les premières scènes
Dans son parcours artistique, Lisa Bindu souligne le rôle important joué par son père.
Dès ses premières prestations, celui-ci l’accompagne et soutient son choix.
Elle se souvient notamment de l’une de ses premières scènes à Cap-Kivu, où son père était présent aux côtés de sa grande sœur.
Sa mère, explique-t-elle, a mis davantage de temps à accepter pleinement son orientation artistique.
Avec les années, la famille s’est progressivement habituée à voir Lisa monter sur scène.
Aujourd’hui, elle affirme bénéficier du soutien de ses proches.
Cela n’empêche toutefois pas certaines personnes de son entourage de lui rappeler que le slam ne suffit pas toujours pour assurer une stabilité financière et de l’encourager à chercher « autre chose ».
Lisa, elle, refuse d’abandonner l’art.
« Je ne peux pas laisser l’art »
Pour la jeune slameuse, le slam ne représente pas une simple activité secondaire. « Je ne peux pas laisser l’art », affirme-t-elle.
Ses ambitions dépassent désormais les scènes locales de Goma.
Lisa Bindu rêve de se produire sur des scènes internationales et dans des espaces où l’art peut contribuer aux causes humanitaires, à la paix, à l’environnement et à l’inclusion.
Elle ambitionne également de voir son engagement artistique reconnu à travers de grandes distinctions internationales.
Son prochain projet s’inscrit justement dans cette logique.
La jeune artiste prépare un nouveau texte consacré à l’inclusion des enfants, avec un message central : chaque enfant compte, qu’il soit en situation de handicap ou non.
Ce projet devrait être réalisé en collaboration avec Sahira.
Un message de persévérance à la jeunesse artistique
Aux jeunes qui souhaitent se lancer dans l’art, Lisa Bindu ne promet pas un parcours facile.
Elle les invite d’abord à identifier réellement ce qu’ils souhaitent faire, plutôt que de suivre simplement les tendances.
La persévérance reste ensuite essentielle.
Elle connaît les difficultés liées au manque d’opportunités, aux critiques et au regard parfois sceptique porté sur les jeunes artistes.
Mais elle refuse de considérer ces obstacles comme une raison d’abandonner.
« Il faut vraiment de la persévérance et de la passion », insiste-t-elle.
Son message aux jeunes artistes est simple : garder la flamme, continuer à travailler et ne pas se laisser arrêter par les critiques.
Car, selon elle, les mauvais commentaires existeront toujours.
« Amani ni ya kutafuta »
À travers ses textes, Lisa Bindu continue de défendre une conviction : la paix ne doit pas seulement être attendue. Elle doit être recherchée.
« Amani ni ya kutafuta », dit-elle.
Pour cette jeune artiste de Goma, les mots peuvent devenir des instruments de sensibilisation, de dialogue et de transformation sociale.
Et Lisa Bindu entend continuer à les utiliser. Un texte après l’autre. Une scène après l’autre.
