À Bukavu, il suffit parfois d’un simple « Roger ! » pour déclencher des éclats de rire. Sur TikTok, Facebook ou dans les rues de la ville, ce personnage aux grimaces d’enfant, au pull multicolore et aux réactions exagérées est devenu une véritable icône populaire. Derrière Roger se cache pourtant un jeune artiste bukavien au parcours singulier : Bienvenu Mirindi, plus connu sous le nom de RedBienv.
Comédien, créateur de contenu, entrepreneur culturel et passionné des arts de la scène, RedBienv s’est imposé en quelques années comme l’une des figures les plus influentes de l’humour numérique dans l’Est de la République démocratique du Congo.
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Mais derrière les vidéos virales et les millions de vues, se dessine surtout l’histoire d’un enfant rêveur devenu artiste, d’un jeune homme qui a transformé ses souvenirs d’enfance en une véritable signature artistique.
Car avant Roger, il y avait Bienvenu. Un garçon né et grandi à Bukavu, fasciné très tôt par les projecteurs et les applaudissements. Déjà à l’école primaire, il écrit ses premières scénettes, amuse ses camarades et découvre le plaisir de monter sur scène.
Cette passion ne le quittera plus. À l’école secondaire, puis à l’Alliance française de Bukavu où il rejoint notamment le Club RFI, il affine progressivement son univers entre théâtre, humour et comédie musicale.
Mais au fond, tout avait commencé bien avant.
« Depuis avant, je voulais être une star. Je me rappelle qu’à la maison, je demandais à mes grandes sœurs de faire exprès quand je passais, qu’elles m’applaudissent et me demandent des photos. Elles refusaient en disant que je rêvais », raconte-t-il en riant.
Comme beaucoup de jeunes de sa génération, Bienvenu grandit avec les clips de Michael Jackson. Il observe, imite, rêve de scène et de célébrité. Avec le temps, il comprend aussi que cette fibre artistique pourrait être familiale. Son père écrivait lui-même des textes humoristiques dans son village natal de Walungu.
« Je ne savais pas pourquoi j’ai commencé l’art à l’école primaire. Après, je me suis rendu compte que c’est peut-être héréditaire… peut-être des gènes puisque mon père aussi fut un comédien dans son village natal à Walungu », confie-t-il.
Le nom « RedBienv », lui aussi, raconte une partie de cette adolescence. À une époque, Bienvenu ne jurait que par la couleur rouge. Ses vêtements, ses accessoires, tout devait être rouge.
Ses amis finissent par le surnommer « Rouge Rouge ». Passionné d’anglais, il transforme alors ce surnom en « Red » avant d’y ajouter une contraction de son prénom : « Bienv ». Sans le savoir, il venait de créer le nom qui allait plus tard devenir une marque.
Inspiré par des créateurs francophones comme Squeezie, Cyprien, Mister V, Michou ou Inoxtag, il découvre peu à peu que les réseaux sociaux peuvent devenir un véritable métier. Pourtant, sa plus grande source d’inspiration reste sa propre vie : les souvenirs d’enfance, les petits détails du quotidien, les jeux, l’insouciance et cette nostalgie d’une époque sans pression.
C’est justement de cette nostalgie qu’est né Roger.
À l’époque, RedBienv réalise surtout des courts-métrages et des contenus plus sérieux. Mais dans la vie de tous les jours, avec ses amis, il aime plaisanter en se comportant comme un enfant. Un jour, son ami Darcin lui lance une idée simple : pourquoi ne pas partager cette facette de lui-même sur TikTok ?
L’idée paraît absurde. Lui-même n’y croit pas vraiment.
« Avec mes amis, quand je m’amuse, je me comporte comme un enfant parce que grandir, c’est un piège », explique-t-il. « C’est ma façon de rappeler qu’il y avait une époque où tout ce qui comptait, c’était jouer, manger, sourire, sans pression ni programme. »
Il décide alors de tenter l’expérience avec une courte vidéo : Roger part voler du lait. Une vidéo improvisée, presque publiée par honte. RedBienv choisit TikTok parce qu’il y avait peu d’abonnés et promet déjà de supprimer la publication le lendemain.
Mais cette nuit-là va changer sa vie.
« Je me suis endormi en pensant que j’allais effacer la vidéo. À 4 heures du matin, je me réveille, je prends mon téléphone… et je vois des centaines de notifications. Je n’arrivais pas à y croire », raconte-t-il.
En moins de vingt-quatre heures, la vidéo cumule près de 50.000 vues. Les abonnés affluent. Les commentaires explosent. Une deuxième vidéo confirme rapidement le phénomène. Roger devient viral.
Très vite, le personnage dépasse même son créateur. Les internautes s’identifient à cet enfant maladroit, turbulent, drôle et spontané. Certains y retrouvent leurs souvenirs d’école, d’autres leurs propres bêtises d’enfance. Roger devient un miroir collectif de toute une génération.
Mais derrière le rire se cache aussi un message.
Pour RedBienv, l’enfance représente un refuge face aux pressions du monde adulte. À travers Roger, il cherche à rappeler au public l’importance de rester authentique, de préserver sa joie de vivre et de ne jamais tuer complètement l’enfant qui sommeille en soi.
Le succès sur les réseaux sociaux ouvre alors une nouvelle étape dans sa carrière. Pourtant, l’artiste refuse de se limiter au numérique. Il rêve aussi de scène, de spectacles vivants et d’un univers humoristique capable d’exister au-delà des téléphones.
Ses débuts sur scène sous les traits de Roger ont lieu à Goma. Une expérience difficile. Habitué aux vidéos où Roger interagit avec d’autres personnages comme Papa Gaspard ou Bezo, il se retrouve seul face au public.
« Je n’avais pas aimé cette première expérience », reconnaît-il aujourd’hui.
Longtemps, son éloignement géographique alors qu’il vivait à l’étranger, ainsi que les coûts des déplacements, ont freiné sa participation aux événements culturels. Mais avec le temps, il comprend que la scène représente un défi essentiel pour faire évoluer son art.
Malgré sa popularité, RedBienv n’échappe pas aux doutes. Comme beaucoup d’artistes, il traverse régulièrement des périodes d’incertitude, parfois alimentées par les critiques, le manque de reconnaissance du secteur culturel ou les pressions des réseaux sociaux.
« Oui, ça m’arrive de dire que je veux abandonner. Plusieurs fois même », avoue-t-il. « Dans chaque travail, il y a des moments où tu doutes, où tu te demandes si tu es vraiment dans le bon chemin. »
Mais une phrase continue de guider son parcours : « Fais-le même si tu as peur, même si tu doutes, même si tu es incertain et même si tu trembles. Sinon, si je n’avais pas ce principe, j’aurais déjà abandonné. »
Aujourd’hui, du petit garçon qui rêvait qu’on lui demande des autographes jusqu’au créateur de contenu suivi par des milliers d’internautes, le parcours de Bienvenu Mirindi ressemble à une revanche des rêves d’enfance.
À travers Roger et tous les personnages qui peuplent son univers, RedBienv ne se contente pas de faire rire. Il construit une identité artistique profondément humaine, où l’humour devient une manière de rassembler, de faire réfléchir et de rappeler que l’enfance reste peut-être la partie la plus sincère de nous-mêmes.
Visionnaire, ambitieux et profondément attaché à son art, l’artiste bukavien continue aujourd’hui de tracer sa route entre humour, scène et création numérique.
Malgré les obstacles, les doutes et le manque de reconnaissance dont souffre encore le secteur culturel, il avance avec une conviction intacte : les rêves les plus fous méritent d’être poursuivis.
Et à voir le chemin déjà parcouru, Roger n’a certainement pas fini de faire rire Bukavu… ni bien au-delà.
